extrait de Escale à Norohna


"Je profite d'une petite brise de force 3 pour me souvenir.... En route depuis 10 jours... Le cap, Pictoris et moi sur le disque bleu, au beau milieu comme sur un microsillon, sans début ni fin, sans rien pour accrocher sa vue, sans rien pour accrocher sa certitude.... Nous sommes à 2'03N- 30'15W... autant dire un point théorique qui ne veut rien dire aux terriens...Mais, pour nous cela signifie que nous allons bientôt recevoir de Neptune notre premier baptême de l'équateur... il fait chaud ... Le cap en profite pour pousser sa ronflette en face de moi dans le cockpit... J'ai installé un drap de lit en guise de taud... Nous passerons la ligne demain, si tout va bien. Les certificats sont prêts le champagne aussi ... Mais je suis pas aussi gaie qu'on pourrait le croire...
Il est maintenant 4h dans cette après-midi laiteuse nous sommes dans le "pot au noir" ou "poteau noir" mais en tout cas pas dans dans "Pot aux roses"  .... et j'écoute du beethoven.....! Rien a l'horizon comme d'hab..sauf les avocets qui se prennent pour des oiseaux,  rêvent un instant portés par l'air... puis retombent bêtement dans leur élément naturel



Le satnav est de moins en moins bavard il n'aime pas les tropiques... Le vent Alizé Nord est complètement de sortie .... et celui du Sud pas encore en service....Notre position semble s'éterniser sur un chiffre 1' quelque chose...Nous passerons la ligne demain...si tout va bien....!

Comme cette mer de soie ne peut pas durer toujours j'en profite pour défaire le sapin de Noël qui trône encore dans le carré bien arrimé sur l'épontille du mat...Je souris en pensant que le cap nous avait allumé le groupe électrogène, rien que pour avoir la joie de  manger aux bougies électriques ! Un Luxe à bord!
C'était justement ce jour de Noël, comme un beau cadeau, que nous eumes à pâtir des premiers symptômes....enfin pas nous lui.... Le moteur Il toussa quelque peu d'abord, puis plus franchement rachitique comme un pulmonaire et devient complètement muet.!
Le cap plongeât dans sa cage pour l'ausculter... J'attendais comme une mère anxieuse que le médecin veuille bien me donner des nouvelles du petit...
" Rien à faire pour réparer !"  La sentence tomba comme un couperet !
Le chef a toujours raison! On a beau tempêter contre cette loi mais c'est comme ça en  bateau... Dans la circonstance présente la pompe à injection venant de rendre l'âme ce qui donnait du même coup tout le lourd bien fondé aux paroles du chef.... Les pompes à injection ça n'aiment pas l'eau.et encore moins salée..Et nous en avions de l'eau! ....  oh oui pas dans les réservoirs réservé pour la fotte, faut pas rêver non plus ! mais dans le fuel ! ben voyons! Celui-la même, justement acheté au Cap Vert ! Voilà... Voilà.... voilà

Il n'y a plus qu'à attendre un vent le bon...

Maintenant le soleil incendie le ciel, Ha! ces couchers de soleil..... je dois prendre mon quart, je n'ai pas le moral ... La nuit tombe tout d'un coup comme si on venait d'éteindre la lumière...

Depuis quelque temps nous avons de bizarres losanges phosphorescents qui nous suivent , ce sont des raies manta. Leur ballet me distrait un peu mais je n'arrive plus à retrouver mon calme intérieur... Je m'assoupis quelques minutes et me réveille en sursaut... Je viens encore de faire ce terrible cauchemar:
C'est la nuit et Pictoris se retrouve dans une plaine inondée ou son mat se prend dans des fils électriques ça fait de grandes gerbes de feu.... Pour endiguer ce stupide pressentiment j'essaie de me souvenir d'un truc marrant...
Je me revois à Bandol juste avant de partir... sur le quai des joueurs de boules jouent en s'engueulant "avé l'accent"

"Alors tu lances ce cochonnet qu'il nous attrape déjà des racines...
.


" Vé couillon et alors tu ne la vois pas la boule de Firmin ma parole t'as du pastèque dans les yeux...et vazouille qu'é pastis !
Non ça ne me fais plus rire pas cette nuit, je n'ose pas encore me l'avouer mais j'ai peur ...

Enfin nous passons la ligne avec deux jours de retard sur les prévisions Nous avons eu droit au speech du cap avec le seau d'eau sur la tète puis le champagne à  7 h 46 du matin dur dur comme petit déjeuné, mais il faut ce qu'il faut ....
Le vent semble enfin comprendre que c'est son rôle de souffler...

Je reprends la plume pour ne pas me dire que mon affolement est à son paroxysme... Je dois me calmer... le chef vient d'annoncer que nous détournons notre route sur Fernando do Norohna un archipel où nous trouverons sûrement un dépanneur de pompe à injection !
Tu parles Louis!
Après une petite espérance de vent nous revoici dans un calme plat... Une mer d'huile me fiche le bourdon... Le chef vient de dire
«Nous avons reculer de plusieures milles"
Pas étonnant le bateau tourne sur lui-même le pilote automatique "panoupanou"s'en fou.mais alors avec une allegresse qui me fend le coeur.... Et un courant contraire nous prend en charge dans la mauvaise direction....évidemment!..Je commence à sentir mes tripes toutes tricotées par la peur non... panique mais presque... mais je ne veux pas le montrer...

Nous sommes le 31 décembre 1984 et je le sens, ça va aller de mal en pis.. Plus nous approchons de l'île dont nous devrions voir le phare dans la nuit, plus je me sens mal dans ma peau...Le Cap est parti prendre son quart de sommeil et moi toujours  seule dans le cockpit je pense
"pas de champagne ni cotillons, ni rien pour nouvel an...On verra demain"
rendez vous à Norohna une surprise nous y attend
En mer il y a des jours où il ne reste plus qu'un espoir...
celui d'avoir un bon ange gardien... et le savoir!
Oui, je l'apercois le phare... Je voudrais crier de joie mais je ne le peux pas Juste un "TERRE sur tribord" éveille le cap... Il est un peu plus de 1h du matin nous profitons de nous souhaiter la bonne année ... Mais le ton n'y est pas on sens bien que nous sommes mutuellement tendus... C'est mon tour de repos...pour  combien de temps.??...







"Francine, terre viens m'aider..".
Dans une allure plus flottante que normalement je remonte l'échelle...Je ne vois pas le chef... Je l'appelle il répond mais je ne peux pas le distinguer
Nous sommes dans les cailloux..crie t il encore . J'écarquille les yeux mais dans la nuit  je n'entrevois rien du tout... Puis tout d'un coup un mur qui sort de l'eau juste devant le bateau...
Capitaine ce ne sont pas des cailloux ce sont des maisons au secours j'ai peur...
"Non ce sont des rochers vite il faut virer de bord, discute pas "....

"Francine viens m'aider" hurla le chef pour la troisième fois... En me tirant de mon cauchemar.. Mais la voix du cap était bien réelle cette fois il fallait obtempérer sur le champ.
"On va rentrer le foc le vent est trop fort je vais prendre un ris,on va prendre la sauce !
Une grande barre noire à l'horizon menaced'être sur nous rapidement. Pictoris gémi il est couché plus que normalement..... L'enrouleur fini d'avaler le foc Pictoris est soulagé de moitié... Le cap  part immédiatement au pied du mat, il affaisse la voile qui faseye avec un bruit sec...Le cap rabante le bout de trop de la grand-voile ...Je suis à la barre et serre les miches comme on dit dans le jargon pour garder l'équilibre au voilier... L'alizé venait de forcir tout d'un coup et mes cogitations personnelles aussi du même coup. Le grain passe avec une violence inouïe. Pas le temps de sortir la savonnette que l'eau du ciel va se perdre ailleurs....

6 h 15 le jour se lève le soleil aussi nous cuisons. Plus nous approchons de l'île rocaille digne de Rakam le Rouge moins l'abordage semble possible.  Les grains redoublent de méchanceté prenant parfois des allures de tornades. La pluie se transforme en rideau nous cachant complètement la vue de la terre. .... Parfois entre entre deux accalmies je songe à tous ces fêtards du nouvel an qui vont se coucher à l'heure où nous luttons tous les deux seuls contre les éléments d'une nature en furie....

Le calme  veut dire renvoyer de la toile... enlever les ris ...
Les grains veulent dire enlever de la toile reprendre un ris et virer de
bord par la même occasion...et tourne  manège ...autant de fois qu'il le faudra avant de trouver le passage qui devra nous mettre à l'abri dans l'Ile... Mais d'abord, il faut trouver les amers. Les instructions nautiques ne sont pas toujours très explicites sur la forme exacte de ce que l'on doit repérer... De nombreux relevés à la jumelle compas sont nécessaires. C'est le rôle du second...hum vous avez deviné qui...Mais j'ai le trac... en plus je ne vois pas le fort militaire demandé par mon cap.







Nous sommes secoués comme dans une une baratte à beurre. Heureusement que nous sommes harnachés. Pendant six heures nous luttons contre tout, courant, vents, absence de vent, grains, soleil, pluie et peur de s'écraser contre les murailles de lave noire.
Puis soudain je vois une passe des mats probablement je serais presque au bord de la crise de nerf mais, je fais semblant d'être brave. A suivre...